FER, FERRIERS, FORGERONS, FABRICANTS DE FAUX, AU XVe SIECLE

Tiré de Musée Neuchâtelois revue d'histoire régionale    1972     janvier / mars No 1

Les pages 33 à 44 traitent des relations entre Neuchâtel, Fribourg (ville très industrialisée dès le XIVe où les métiers à tisser se comptent par centaines) et la Souabe.
Il y est également question de l'exploitation du fer au Val-de-Travers

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    Ces ventes de fer et d'acier en petites quantités n'indiquent pas la nature de l'objet en fer et en acier vendu. Il est impossible de savoir s'il s'agit de fer et d'acier brut que les acheteurs du Val-de-Ruz travaillaient eux-mêmes, et dont ils auraient pu faire des outils aratoires, des fers à chevaux, ou des serrures, ou s'il s'agissait déjà d'objets manufacturés. Les ventes au détail représentent des quantités très fai1:5les puisqu'en 1456 un ballon d'acier valait 3 florins moins un quart de florin, selon une indication, et que selon une autre inscription, 60 livres de fer valaient 75 sols.
    Artisans ou marchands de petites quantités de fer et d'acier, les forgerons et les maréchaux jouent au XVe siècle un rôle plus important dans la vie quotidienne qu'aujourd'hui. Le garagiste et l'usine métallurgique les ont remplacés, et seule la fréquence des noms de famille issus de ces métiers atteste encore leur importance passée: Favre, Favarger, Faivre, Fèvre, Febvre, le Febvre, Ferrier, Schmidt, et toutes les variantes, sont des plus courantes. Quelques-uns cependant ont disparu, le Maréchal, par exemple. Et d'autres proviennent d'autres parties du domaine linguistique français, Fabri, Favrod, entre autres.
    Dans quelles conditions ces favres divers travaillaient-ils? Nous ne savons que fort peu de choses de leur forge. Ils avaient nécessairement une enclume, qui, pesant jusqu'à 450 livres, représentait une petite fortune à cette époque où le fer était assez rare. Aussi, nous voyons assez souvent des forgerons garantir des emprunts en mettant en gage ce précieux instrument. C'était d'ailleurs une pratique dangereuse, car il arrivait que le créancier fît vendre le gage. S'il en perdait la propriété, il n'en perdait cependant pas nécessairement l'usage, mais il était contraint de verser dorénavant un cens à celui qui l'avait acheté en attendant qu'un retour de fortune lui permît de " rambre ", c'est-à-dire de racheter l'enclume.
    Le forgeron qui s'établissait ne pouvait pas toujours se payer cet outil de poids et de prix. Il le louait. C'est ce que fit Jean Fabri, de Neuchâtel, en I4II, qui versait la sols par an pour son enclume à Pertisona, veuve de Jean Favre, de Colombier. Guillaume Magnin, forgeron à Cudrefin, emprunte en 1410 la somme de 10 florins à Pierre Croster, chanoine de Neuchâtel, pour acheter la sienne. En 1456, Othenin, de Suz le Mont, au Locle, verse 14 sols par an à la veuve de Jordan Favre, pour l'enclume de 300 livres qu'il tient d'elle. En 1424, Colin Febvre, demeurant à
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Saint-Blaise, possédait une enclume, trois marteaux, trois tenailles de forgeron, des soufflets (folz) et d'autres outils non spécifiés. Il mit ces instruments en gage pour 18 florins et 15 sols lausannois. Jaquelin, fils de Perrin Floret, de Tavannes, engage tous les instruments de sa forge, marteaux, enclume et tenailles, pour 9 livres que Sebelate, fille du Vannier, de Courtelary, lui prête en 1424, après avoir vendu elle-même, pour se les procurer, un demi-muid de vin de cens à Jean Bazel. En 1427, Louis Semyt, nous dirions Schmidt aujourd'hui, tient de Hugue Rossel, chanoine, prévôt de Neuchâtel, tous les instruments dont il a besoin dans sa forge, un soufflet de maréchal (un foz à marechalx), une enclume, une forge (cornue), un perçoir pour faire les têtes d'achate, une cluère, c'est-à-dire un outil pour fabriquer les clous de cheval, neuf paires de tenailles, grosses et petites, et quatre marteaux de grandeurs différentes. C'est 20 florins que valent l'enclume et les instruments de forge que Hensely Moser, alias Trinquevin, loue à Michel Masson, bourgeois de Neuchâtel, en 1474, pour 4 livres de Lausanne par an. Ce forgeron au nom révélateur avait de la peine à payer cette rente en 1474. En 1465 déjà, on avait subhasté son enclume pour 6 florins d'or. Mais il n'était pas dépourvu de tous biens puisqu'un forgeron (ferron), de Saint-Sulpice, lui devait encore 65 florins d'or en 1482, après sa mort. Crétin Morondin, ce ferron, s'engageait à les payer à la Saint-Georges à Jean Gardrain de Saint-Aubin en Vully.
    Il arrivait parfois que deux maréchaux s'associassent. C'est ce que firent Etienne des Côtes, demeurant à Neuchâtel, et Jeanneret Colon, de Vercel, en 1478, tout en convenant que le premier des deux qui demanderait le partage devrait payer 10 francs à l'autre. Un forgeron ou un maréchal avaient besoin d'un aide pour tirer le soufflet, tenir les pieds des chevaux, et faire divers petits travaux. Jean Febvre, de Neuchâtel, engage, en 1428, Richard Gohier, de Flangebouche, pour deux ans. Il lui donnera une robe et une paire de chausses de sergit (serge) et les souliers nécessaires. Au terme de son engagement, cet apprenti recevra une carcoisse (trousse ?), un martelet et un parriez (rogne-pied, appareil pour parer les pieds des chevaux ?). Jean Febvre, s'engage à apprendre le métier à Richard Gohier comme si c'était son propre fils. Claude Burla, d'Yverdon, s'engage chez Jean Moteron, maréchal, bourgeois de Neuchâtel, en 1482, pour apprendre le métier de favre. L'apprenti donnera à son maître 3 florins d'or, mais il sera vêtu et chaussé. Les fils apprenaient le métier, puis travaillaient, avec leur père contre rétribution. Perrod Febvre, de Corcelles, doit 80 livres à ses deux fils, pour leur salaire de quatre ans durant lesquels ils l'ont servi, en 1425. Il leur donne donc 20 livres par an, soit 10 par personne. Pour les payer, il doit mettre en gage son enclume pesant 450 livres.
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En 1427, il leur donne 16 florins d'or, 8 à chacun. Mais il ne les paie pas entièrement en argent, et compte 18 florins d'or pour le voiturage et l'aide qu'il leur a fournie lors de la construction de leur maison, sise au-dessous du chemin de Corcelles. Ces forgerons semblent vivre dans l'aisance. Il en est de même de Perroud Favre, de Neuchâtel, dont la veuve est capable de prêter 100 florins d'or au mercier Pierre Boneite, bourgeois de Neuchâtel, en 1449.
    Jordan Favre, fils de Perroud Favre, de Corcelles, avait donné sa fille en mariage au notaire Jean Marchandet, de Valangin, puis, après le décès de ce dernier, à Richard Bollier, un des négociants les plus actifs et les plus riches de la région. Les fils de Perrod Febvre recevant tantôt 10 livres, tantôt 9 florins par an ne gagnaient pas, remarquons le, la moitié du salaire d'un ouvrier qualifié fabriquant des faux, à Fribourg. Ullin Gans, de Lindau, recevait en effet 24 livres de Hugo Luthi, de Schwarzenbourg, chez qui il travaillait, sans compter un jarlon de 9 florins ou un quarteron de faux prêtes à l'emploi. Cet ouvrier devait d'ailleurs travailler sérieusement, promettre de ne pas jouer, sinon toutefois au jeu de la Spilbrett, et à condition qu'il ne dépensât pas plus de 2 sols par jour, s'il ne voulait pas perdre son jarlon. Il promettait en outre de ne pas paresser au travail et de ne pas s'en aller sans autorisation. Le même fabricant de faux de Schwarzenbourg engageait à la même date Küntzi Riser, de Lindau, pour 5 sols par semaine dont il retenait 2 sols comme jarlon. Il lui rendrait ces 2 sols hebdomadaires de retenue en y ajoutant 30 sols de jarlon. Riser promettait aussi de ne pas jouer. S'il était pris en faute par deux témoins, il perdrait la retenue et le jarlon. On s'étonne qu'il ait fallu prendre de telles mesures pour lutter contre la passion du jeu.
    Au XVe siècle, les artisans travaillant les métaux s'étaient déjà plus ou moins spécialisés dans notre petite ville. Maître J eh an est qualifié tantôt d'armurier, tantôt d'arneser, fabricant de harnais, en 1423 et en 1424. Un armurier nommé Thiébaud travaille en ville, en 1439. Henselic Vondrelic (Wunderlich) est arbelestier, fabricant d'arbalètes, en 1457. C'est le même personnage qu'Hainsely Merveilleux, cité de 1451 à 1486, le neveu de Jean, le cuisinier du comte.
    Les serruriers apparaissent dans les textes de l'époque sous le nom de sarrelier, serrelier ou sarrurier. Hans Moser, nommé aussi Hanseli Mosel, dit Trinquevin, est cité de 1430 à 1474. Allebret, un ouvrier de langue allemande sans doute, est à Neuchâtel en 1456, Regnaud en 1480.
    Les maréchaux étaient nombreux. Jehan Loy, de Lindau, travaille dans notre ville en 1428, et Jean Henry en 1429. Hory le maréchal exerce son activité en tous cas entre 1450 et 1476. Il ne se contente pas de ferrer
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des chevaux. Il fabrique des socs de charrues et des coutres, des crocs pour les vignerons, et s'occupe même de poser un la vieux, c'est-à-dire une conduite d'évier, et d'installer un eussellet de fert à un fornet, à savoir une porte de poêle, dans la maison du négociant Richard Boullier, en 1460. VoundeIy (sans prénom) est qualifié de maréchal, serviteur de Rodolphe de Hochberg, en 1467. Jean Moteron, bourgeois de Neuchâtel, exerce son activité de maréchal en 1482, et c'est chez lui que Claude Burla, d'Yverdon, fait son apprentissage. Pierre, maître maréchal, bourgeois de Neuchâtel, travaille en ville de 1459 à 1462, Perrod en 1460.
    Les forgerons ne se distinguent guère des maréchaux. Pierre Blomise, appelé aussi Pierre J ehannin, est appelé tantôt favre tantôt maréchal. Il est souvent cité entre 1469 et 1479. Son enclume, deux soufflets et un gros marteau sont acquis par Regnald Collon, favre, à cette date. Nous avons publié ici-même l'inventaire de ses biens meubles.
    Il est souvent difficile, voire impossible, de savoir si un personnage est favre, ou s'il porte le nom de Favre, Febvre, etc. Qu'étaient Estevenin Febvre, de Boudry (1430), Jordan Febvre (1459), Jehan Favre, de Cortebornet, demeurant à Corcelles (1489), Jehan Favre, de Valangin (1459)? S'il est clair que Pierre Favre, de Corcelles, qualifié de clerc et de bourgeois de Neuchâtel en 1451, n'était ni forgeron ni maréchal, nous sommes dans l'embarras pour les autres. Jehan Febvre, bourgeois de Neuchâtel en 1428, était-il encore maréchal comme l'un au moins de ses aïeux l'avait été? La même incertitude accompagne d'autres personnages. Pierre Coutelier est sans doute qualifié de marchand; il est épicier et mercier, mais il vend aussi du fer, de l'acier, des quarterons de faux. Etait-il encore coutelier? Il n'y avait pas incompatibilité entre ces professions. Il n'yen avait pas non plus entre celles de ferroteir, marchand de fer, et de barbier. Perronet Clerc, dont nous avons déjà parlé, était l'un et l'autre. Quant à Jacob Ferbessour, marchand, il vend entre autres des mors de bride, c'est_à-dire des articles fabriqués par le fourbisseur, et certains textes le nomment Jacques le Furbissioux ou le fourbisseur, avec l'article, ce qui fait présumer qu'il exerçait encore la profession indiquée par son nom. Guillemette, la clavenière, exerçait vraisemblablement encore la profession de faire et de vendre des clavins, mais son fils Jean Clavenier, sans article, fabriquait-il encore de petits clous? Et que faudrait-il penser de Hinsely, de la Favarge, ou de Nicolet, de la Favarge, cités respectivement entre 1451
et 1465 et entre 1489 et 1495, si divers achats de fer ne prouvaient suffisamment qu'ils étaient forgerons?
    Concluons. Le fer, si précieux encore et si rare au XVe siècle, arrivait chez nous en grande partie d'Allemagne du Sud, soit directement, soit par
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l'intermédiaire de Fribourg, ou encore par Bienne ou Soleure. Mais il est probable que c'est du fer indigène que Perronet Clerc, de Neuchâtel, exportait à Fribourg entre I455 et I458, années où Joffroy de Dillaire et Jaquet Favre ont la concession d'exploiter la ferrière de Saint-Sulpice. Les faux étaient une spécialité fribourgeoise. Fribourg les importait d'Allemagne, finies ou à l'état d'ébauches, les revendait en gros à Genève et par petites quantités à Neuchâtel, d'où elles passaient parfois en Franche-Comté. Forgerons et apprentis, aisés ou besogneux, apparaissent également dans les minutes des notaires.
    Quant aux objets en fer découverts chez nous et fabriqués avec quelque vraisemblance dans le Pays de Neuchâtel au XVe siècle, il n'en reste presque rien: quelques fragments de chaînes, des fers à cheval, des éperons, quelques outils, en particulier des haches et des coins, des clous de toutes grandeurs, des pentures de portes, des gonds et des clés, quelques armes, des carreaux d'arbalètes, des canons à frettes, des hallebardes. Il faut attendre les XVIe et XVIIe siècles pour trouver des objets plus nombreux: serrures et pentures remarquablement ouvragées, plaques de cheminée, chenets et grosse horlogerie qui nous montrent que nos forgerons avaient le désir du beau, et une habileté incontestable de mécaniciens. Les musées de Neuchâtel, de Valangin, du Val-de-Travers et le Musée national s'efforcent de sauver ces objets.
    Les outils utilisés par nos forgerons ont disparu également. Ils étaient semblables à ceux que nous avons connus avant l'ère industrielle, comme le prouvent les nombreuses miniatures et les sculptures du moyen âge.

Fernand LOEW.

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